Comprendre le “Compromis Bouchard-Taylor”

Plusieurs choses sont dites au sujet de Rapport Bouchard-Taylor depuis que Charles Taylor a déclaré qu’il ne soutenait plus l’interdiction du port de signes religieux visibles pour les employés de l’État exerçant un pouvoir coercitif ou incarnant au plus haut point l’autorité de l’État (juges, policiers, agents de prison, procureurs de la Couronne et président de l’Assemblée nationale).

Cela n’a jamais jailli à la surface du débat public, mais la recommandation initiale du Rapport Bouchard-Taylor est depuis le tout début fragile et hésitante. Je cite le passage pertinent du Rapport :

“Telle est notre conclusion [au sujet de l’interdiction limitée du port de signes religieux visibles chez les agents de l’État]. Nous admettons que l’on peut y arriver en suivant différents types d’argumentation. Par exemple, on peut considérer que cette proposition est la plus appropriée dans le contexte actuel de la société québécoise, étant bien entendu ce que ce contexte peut changer avec le temps. Ou alors, on peut également soutenir que la proposition revêt un caractère plus permanent, qui déborde le contexte actuel dans la mesure où elle incarne le principe de séparation de l’État et des Églises. Nous n’avons pas à trancher ce débat puisque les deux argumentaires conduisent à la même conclusion.” (p. 151)

Comme plusieurs l’ont remarqué à la lecture du chapitre sur la laïcité du Rapport Bouchard-Taylor, le second argumentaire présenté dans le passage cité est difficilement conciliable avec la théorie de la laïcité esquissée précédemment. Le premier argumentaire nie implicitement que l’interdiction limitée est une implication logique nécessaire de la laïcité de l’État. Charles Taylor et moi n’avons pas repris cette interdiction dans notre livre de 2010 sur la laïcité. J’ai aussi abordé cette question dans le mémoire que j’ai présenté à la Commission parlementaire sur le projet de loi 62.


Comments

Comprendre le “Compromis Bouchard-Taylor” — 2 Comments

  1. Le rapport regarde aussi d’un bon oeil la proposition du Bloc québécois suggérant que l’interdiction s’applique à tous ceux et celles qui incarnent l’État et sa neutralité. En ouvrant la porte de cette façon, il était facile pour les autres de l’ouvrir encore plus en invoquant l’idée que l’interdiction s’appliquerait aux « figures d’autorité ».

    Mais la vraie ironie est que l’interdiction ne répond même pas à la neutralité. Cela devient clair lorsqu’on considère la différence entre la « neutralité de l’État face aux religions », d’une part, et la « neutralité religieuse de l’État », d’autre part. Supposons que je me retrouve devant des personnes de différentes confessions religieuses, qui portent divers symboles religieux. Je peux exprimer ma neutralité face à eux en portant l’ensemble de leurs signes religieux, mais cela ne serait pas juste pour l’athée également présent. Toutefois, si je choisis de ne porter aucun signe, ma tenue est la même que celle de l’athée, ce qui n’est pas juste envers les religieux. Par conséquent, pour être neutre face aux religieux et face à ceux qui rejettent toute religion – donc pour affirmer ma « neutralité religieuse » –, il me faudrait, semble-t-il, porter un uniforme. Et c’est pourquoi, si nous voulons affirmer la neutralité religieuse de l’État, toutes les personnes que nous considérons comme ses représentants devraient porter cet uniforme.

    Quel type d’uniforme? En 1920, en Arizona, un arbitre de football s’est fait prendre pour un joueur et a reçu une passe. Troublé par cette méprise, il s’est adressé au propriétaire d’une boutique d’articles de sport. « Pourriez-vous, implora-t-il, me confectionner un chandail qui me différencierait des autres joueurs? » C’est ainsi qu’est né le chandail rayé des arbitres. Alors, si vous croyez vraiment en la neutralité religieuse de l’État, il me semble que toute personne qui l’incarne devrait porter ce chandail. Et voici, évidemment, une bonne raison pour rejeter la neutralité religieuse de l’État.

  2. I was just in Montreal last week, and was struck again by the absurdity that the only province in Canada in which the state seeks to regulate religious dress — particularly for those in positions of “authority” — is the one province where they are incapable of forcing even the police to wear standard uniforms.

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